Romeo M. Bautista, Development Policy in East Asia. Economic Growth and Poverty Alleviation, Singapour, Institute of SoutheastAsian Studies (ISEAS), 1992. vi + 62 pages (« Current Economic Affairs Series »).

Cette étude est brève, de surcroît elle est intelligente ; cela nous change agréablement des volumineuses insipidités dont on est trop souvent écrasé. C'est aussi l'exposé d'une thèse selon laquelle une stratégie de développement économique et social, pour réussir, ne peut se dispenser d'une politique de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités sociales.

Dans un premier temps, Romeo Bautista (chercheur à l'International Food Policy Research Institute, Washington, DC) examine un certain nombre de pays d'Asie orientale à l'aune de trois critères de pauvreté ou, ce qui revient au même, de richesse, dont nous donnons ci-dessous une présentation simplifiée :

Pauvreté absolue : il est clair que la population d'un pays dont le PNB per capita est élevé est potentiellement dans une situation plus favorable que celle d'un pays dont cet agrégat est d'un montant plus faible

Pauvreté relative, qui doit être examinée sous deux angles :

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son évolution absolue : il s'agit de tester la répartition de la population par rapport à un revenu considéré comme étant le seuil en deçà duquel on est tenu pour pauvre et au delà duquel on ne l'est plus. L'intérêt d'une telle analyse est qu'elle permet de comparer l'évolution de plusieurs pays, même si les seuils sont calculés différemment d'un pays à l'autre;

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son évolution relative : il s'agit de tester le revenu de la population répartie en classes d'effectifs égaux (généralement une distribution de la population en classe regroupant chacune 20 % des effectifs) ; une évolution positive est signalée par l'importance croissante du revenu cumulé du quintile inférieur (des 20 % les moins riches) et, corrélativement, une réduction du revenu dont dispose le quintile supérieur (des 20 % les plus riches).

Quatre pays seulement manifestent une amélioration de ces trois critères : Taiwan, la Corée du Sud, Hong Kong et Singapour. Personne ne sera étonné, car il s'agit des quatre nouveaux pays industrialisés (NPI). Leur évolution, et plus particulièrement encore celle de Taiwan, montre que l'aggravation des inégalités en matière de revenu n'accompagne pas inévitablement la croissance économique, même dans les premières étapes du développement.

L'analyse de R. Bautista se poursuit en opposant la situation de « quatre pays de l'ASEAN » (Thaïlande, Malaisie, Philippines et Indonésie) à celle des quatre NPI. À vrai dire, Singapour et Hong Kong sont des cités-Etats difficilement comparables à Taiwan et à la Corée du Sud, car les deux premières ne possèdent pas de secteur agricole aussi important économiquement que celui des deux derniers. Pour résumer l'argumentation et l'interprétation de l'auteur, je dirais que les pays disposant d'une main-d'oeuvre en relative abondance (les quatre NPI) ont pu développer la production et l'exportation de biens employant beaucoup de main-d'oeuvre ; l'emploi et le volume des salaires augmentant, la croissance économique a eu pour effet de diminuer la disparité des revenus. À l'inverse, les pays disposant de ressources naturelles abondantes (les « quatre pays de l'ASEAN ») ont tenté de tirer une rente de leur situation en développant la production et l'exportation de biens issus de la transformation de ces ressources, stratégie de développement qui s'est accompagnée d'un accroissement des inégalités dans la répartition du revenu. En effet, ces pays, pour quitter leur rôle de fournisseurs de matières premières, ont tenté de s'équiper du matériel de transformation le plus perfectionné - mais clairement inadapté à l'environnement -, aussi les coûts des biens produits se sont-ils élevés audessus des cours mondiaux malgré des matières premières meilleur marché ; les conséquences furent une diminution de la compétitivité sur le marché international, la mise en place d'une politique protectionniste et, partant, une augmentation générale des coûts de production nationaux, d'où une croissance de la production sans réel gain en création d'emplois pour la main-d'oeuvre et uneaggravation des disparités.

Le Japon, puis Taiwan et la Corée du Sud après lui, ont pareillement investi dans des secteurs industriels requérant l'emploi intensif de capitaux et de technologies avancées, mais ces pays avaient pris soin de choisir des secteurs où l'élasticité de la demande par rapport au revenu était forte, où le progrès technique évoluait rapidement, où la productivité du travail connaissait une forte croissance, où les coûts de transport étaient faibles... Mais, par-dessus tout, ces choix n'étaient pas conditionnés par la présence de matières premières à transformer. Ainsi, à Taiwan, la décision de favoriser une industrie textile sans production de coton est prise de facto dès 1948 (note 1) ; cette stratégie est si bien adoptée que dès 1952 la production des métiers à tisser achetés par la population excède de loin celle fournie par les approvisionnements (note 2).

Les choix taiwanais et coréens se distinguent néanmoins l'un de l'autre, les résultats en témoignent par ailleurs. Taiwan n'a pas systématiquement encouragé le développement de grandes entreprises (note 3), en particulier de celles du secteur industriel lourd, ce qui explique le rôle des PME dans l'économie taiwanaise, une dissémination de la production à travers tout le territoire et la forte contribution des PME à la création d'emplois : de ce dernier point de vue, la Corée du Sud n'a pas connu de succès identiques. En d'autres termes, les mêmes facteurs expliquent à la fois la réussite des NPI par rapport à d'autres pays de l'ASEAN et les différences dans les performances des NPI, comme le confirment par ailleurs les travaux de Natsuki Fujita et William E. James (note 4).

Les observations de R. Bautista lui permettent de conclure qu'une politique de transferts légers de l'agriculture vers l'industrie induit des effets propices au développement économique. Plus le nombre de travailleurs du secteur agricole est grand et leurs revenus élevés, plus le pouvoir d'achat de ces travailleurs est élevé. Ce résultat est d'autant plus favorable au développement que ces travailleurs et leur foyer (du moins dans les premières étapes du développement) sont essentiellement consommateurs de biens et services produits localement (en général peu capitalistiques), et donc peu demandeurs de biens importés ou produits par les industries urbaines très capitalistiques. De surcroît, plus la main-d'oeuvre agricole est potentiellement abondante, plus les travaux agricoles pourront être « labor-intensive », intensité qui est largement déterminée par la taille des exploitations : quand elles sont de petite taille, elles utilisent proportionnellement davantage de travail, car elles sont le plus souvent peu mécanisées ou, à défaut, équipées de matériel peu ménager du travail. Une telle infrastructure, génératrice d'une plus grande égalité dans la distribution des revenus, fut précisément celle de Taiwan et de la Corée du Sud, qui, à la fin des années quarante, redistribuèrent aux paysans, non seulement les propriétés des colons japonais, mais aussi les domaines de propriétaires indigènes.

En résumé, R. Bautista propose aux pays sous-développés ayant une main-d'oeuvre abondante de faire reposer leur stratégie de développement économique sur l'expansion du marché intérieur résultant elle-même d'un soutien au secteur agricole. 


Notes :
  1. Cf. Sumiya Mikio et al., Taiwan zhijingji-dianxing NIEs zhi chengjiu yu wenti (L'économie de Taiwan : Réussite et problèmes d'un NPI typique [c'est la traduction d'un ouvrage japonais paru en 1991), Taipei, Renjian chubanshe, 1993, p. 101-114 (« Renjian Taiwan zhengzhi jingji congkan », 6).
  2. Cf. Thomas Gold, cité par Robert Wade, Governing the Market. Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 79.
  3. Ce qui est cohérent avec une certaine méfiance de la part du Guomindang à l'égard des grandes familles riches de l'île.
  4. Cf. Natsuki Fujita et William E. James, « Exported Oriented Growth of Output and Employment in Taiwan and Korea, 1973/74-1983/84 », Weltwirtschaffliches Archiv, 126.4, 1990, p. 737-753.