M. R. Fernando (trad.) et David Bulbeck (éd.), Chinese Economic Activities in Netherlands India. Selected Translations from the Dutch, Singapour, Institute of Southeast Asian Studies (ISEAS), 1992. xii + 276 pages (Data paper series, « Sources for the Economic History of Southeast Asia », 2).

D'emblée cet ouvrage m'a paru passionnant et semblé promettre une vision très riche de l'entrepreneuriat chinois. Il est le fruit d'un travail mené conformément au Project on the Modern Economic History of Southeast Asia lancé par la Research School of Pacific Studies de l'Australian National University. Il se présente sous la forme de traductions de rapports, d'articles, etc., traitant des activités et des habitudes commerciales ainsi que du rôle économique des Chinois à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle tels que des fonctionnaires coloniaux néerlandais en poste en Indonésie ont pu les comprendre et les apprécier. En d'autres termes, il s'agit d'une source documentaire d'autant plus rare que peu de sinisants connaissent le néerlandais, c'est pourquoi les évidentes lacunes de cette édition sont d'autant plus regrettables.

La première partie de cet ouvrage est composée d'une série de petits textes et s'achève sur des tableaux statistiques. Le premier document est un article paru en 1936 dans la revue Koloniale Studien, il est de la plume d'un juriste chinois, Phoa Liong Gie, ayant fait ses études à Jakarta et à Leyde ; il s'est distingué comme directeur d'un journal chinois de Jakarta et, durant une brève période, comme responsable d'une organisation politique appelée « Chung Hua Hui ». La thèse soutenue par l'auteur est que la situation et le pouvoir économiques des Chinois en Indonésie se sont détériorés du XVIIe siècle aux années 1930 -, il montre clairement que les autorités coloniales se sont, au bénéfice des deux parties, servies des Chinois avant que de vouloir limiter la puissance acquise par ces derniers. C'est précisément à la description des moyens par lesquels les Chinois exercent leur pouvoir que s'attachent les exposés qui suivent ce premier chapitre.

D'abord viennent une série de trois petits articles anonymes publiés dans les années 1850 par une revue mensuelle libérale (Tijdschrift voor Nederlandsch Indië) -, ils dénoncent ce qu'il conviendrait d'appeler les exactions commises par les Chinois au détriment de la population javanaise (prélèvement de surtaxes -non dues -ou prêts d'argent à taux usuraires), Ce qui est le plus étonnant est l'innocence (si l'on peut dire !) des moralisateurs, car ce qu'ils craignent bel et bien est que les Chinois deviennent par leur exploitation « les maîtres indirects des Javanais » et par suite « nous (les Hollandais) devons faire attention à ne pas être chassés par les Chinois » (p. 23) ; « Dans le commerce du riz, la perfidie, la fourberie et les machinations permettront toujours aux Célestes de l'emporter sur les Hollandais [ ... ] mais les indigènes finiront par comprendre que la manière de faire des Européens leur est plus favorable à long terme et qu'ils peuvent obtenir des prêts des Européens comme des Chinois » (p. 25).

Le chapitre suivant est la traduction d'une brève étude rédigée vers 1840 par un administrateur colonial à la retraite, lequel critique le système d'affermage par lequel les Hollandais confiaient aux Chinois l'administration effective de leur colonie. Les deux chapitres suivants sont la transcription de deux conférences données en 1896 et 1897 par un haut fonctionnaire, F. Fokkens, qui fut l'avocat de réformes de l'administration coloniale aux Indes néerlandaises. Ici, il recommande d'une part de mettre en place des crédits hypothécaires avec la garantie du gouvernement et ainsi limiter le pouvoir des « Asiates étrangers, principalement chinois » (p. 44), d'autre part de restreindre l'immigration des Chinois - ces derniers ont dû se sentir flattés que Fokkens considère qu'ils n'étaient pas « aussi sans-coeur » que les usuriers arabes (p. 51)!

En conclusion de cette première partie sont donnés des tableaux statistiques sur les revenus issus de l'affermage des impôts, taxes et prêts sur gage ainsi que sur l'importance, la composition et la répartition des travailleurs étrangers d'origine asiatique (p. 76-89).

La seconde partie de l'ouvrage offre une description beaucoup plus systématique et précise des pratiques commerciales des Chinois au cours des années 1920. Cette présentation est la traduction de plusieurs chapitres d'un livre intitulé Het Chineesche Zakenleven in NederlandschIndië (La vie des affaires chez les Chinois des Indes néerlandaises), publié en 1926 sous la direction de J.L. Vleming Jnr. Ce dernier était à la tête du Bureau du contrôle fiscal quand il constitua une équipe de quatre sinologues, de quatre contrôleurs et de quatorze contrôleurs-adjoints pour enquêter sur les « procédés malhonnêtes » employés par les Chinois à travers l'archipel. De fait, selon la présentation qu'en donnent Fernando et Bulbeck, l'ouvrage original irait bien au-delà d'une simple liste de coutumes et pratiques plus ou moins légales et constituerait un véritable manuel d'ethnographie économique. Malheureusement, la traduction donnée ici est incomplète: certains chapitres sont jugés de « nature trop ethnographique et donc ont peu de valeur pour l'historien de l'économie ». Ainsi, par exemple, celui traitant de l'usage des sceaux en guise de signature est-il omis ; quand on sait les conséquences de cette méthode sur les pratiques financières et commerciales, un tel jugement laisse pantois. D'autres chapitres sont considérés comme trop « idiosyncrasiques » pour faire autre chose que l'objet de traductions grossières, de surcroît non publiées ici (mais pouvant être commandées par ailleurs) : ainsi de la comptabilité, de certaines formes non précisées de crédit, etc.

Les morceaux choisis peuvent être regroupés en deux catégories. La première série rassemble des traductions de textes se rapportant aux gongsi (leur histoire, leurs formes, leurs rapports avec le droit occidental), au crédit bancaire (rôle des Chinois dans son agencement et sa diffusion), à l'organisation de tontines, à la spéculation et l'évolution future des marchés potentiellement ouverts aux commerçants chinois. La seconde catégorie est formée d'un long chapitre socio-économique (suivi d'une série de tableaux statistiques) qui recense les différents secteurs dans lesquels s'exercent les activités commerciales chinoises tant à Java et Madura que dans les îles alentour.

D'emblée cette entreprise apparaît comme très séduisante. Toutefois, la lourdeur de la traduction, les maladresses de style, les tournures absconses... rendent la lecture de plus en plus pesante. Dans un premier temps, j'ai mis en cause ma compréhension de la langue anglaise, puis, confronté à l'inintelligibilité de certains passages, j'ai fini par douter de la compétence du traducteur. Un compte rendu paru dans la livraison datée de juillet 1993 de la revue Asian Studies Review conforte mon sentiment (cf. le compte rendu F. W. Diehl in Asian Studies Review, 17.1, 1993, p. 242-245). N'ayant aucune connaissance du néerlandais, je ne reprendrai à mon compte aucune de ces critiques, je me contenterai de noter en conclusion que, si je suis rassuré quant à mon niveau d'anglais, je suis navré que cette publication n'ait pas su tenir ses promesses faute de garantir la qualité constante de la traduction.