Leo Suryadinata (éd.), The Ethnic Chinese in the ASEAN States : Bibliographical Essays, Singapour, ISEAS, 1989, x + 271 pages.

La dixième conférence de l'International Association of Historians of Asia, qui s'est tenue en 1986, est à l'origine de cet ouvrage (note 1). Les quatre contributions originelles ne suffisant pas pour constituer une monographie, d'autres auteurs ont été sollicités afin de conduire à bonne fin cette entreprise. Aujourd'hui, donc, l'ouvrage se présente sous la forme de sept chapitres dont cinq traitent des publications consacrées aux Chinois dans les pays de l'ASEAN, en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, aux Philippines, en Thailande. Deux autres chapitres, plus spécialisés, sont réservés l'un aux travaux sur les religions des Chinois en Indonésie, l'autre aux études sur l'éducation des Chinois en Malaisie et à Singapour.

La qualité d'une bibliographie se mesure à son exhaustivité et nous ne pouvons reprocher à une bibliographie datant de plusieurs années déjà de ne pas tenir compte des publications les plus récentes. Nous notons avec plaisir que les travaux de Claudine Lombard-Salmon sont abondamment cités tout au long des sept chapitres ; ces références témoignent bien entendu de la qualité et de l'audience des recherches de notre collègue (voir en particulier les remarques de Leo Suryadinata, p. 24), mais aussi du sérieux de la recension dans un monde où il y a peu de salut sauf pour des études rédigées en langue américaine. Rappelons qu'il s'agit d'« essais bibliographiques », selon les termes du titre, l'objectif recherché en premier n'étant donc pas l'exhaustivité, mais bien plutôt la représentativité des travaux par rapport à des courants de pensée, à des programmes de recherche ; ces auteurs dressent un panorama critique de la recherche sur les Chinois en Asie du Sud-Est.

« Qui est Chinois ? » telle est la question que pose d'emblée Leo Suryadinata (dont le nom en transcription pinyin se lit Liao Jianyu) dans son introduction et à laquelle il donne une réponse ethno-centrique (toute personne d'ascendance chinoise) que résume l'expression « ethnic Chinese ». Cette définition peut paraître sensée, elle est en fait peu opérationnelle (par exemple, jusqu'à quel degré de métissage est-on encore Chinois ?), et ne prend sa véritable dimension que dans un discours néo-impérialiste du type Da Zhonghua jingji quan (note 2). La question de la sinitude (« Chineseness ») sous-tend tout l'ouvrage, elle est plus particulièrement reprise et développée dans le dernier chapitre consacré aux Chinois de Thailande (Jennifer W. Cushman, « The Chinese in Thailand », p. 221-259). Essayons-nous ici à répondre à cette autre question : qui est Chinois en France ? Est-ce cet Asiatique détenteur d'un passeport chinois (de Chine, de Taiwan, de Singapour ... ), ou bien celui-ci, propriétaire d'un restaurant « chinois » et détenteur d'un passeport cambodgien, ou bien cet autre-là obligé de tendre à des policiers « méfiants » sa carte d'identité française... Et de ces deux jeunes Français, lequel est le plus Chinois ? Est-ce ce jeune, fruit de métissages sino-khmers successifs, dont le père, fier de ses lointaines origines Chaozhou, insiste pour qu'il apprenne le mandarin dans quelque école chinoise du 13e arrondissement ? Serait-ce cet autre jeune dont le père, émigré récemment de la grande Chine, a décidé de s'intégrer quel qu'en soit le prix et a coupé tous les ponts avec la communauté chinoise ?

Il est clair que la réponse ne saurait être juridique comme le montrent à l'envi les données statistiques issues du recensement de la population ou celles résultant des décomptes de cartes de séjour délivrées par le Ministère de l'Intérieur, ces deux séries établissant que le nombre « de Chinois et de Formosans » en France oscille autour de 15 000 (note 3) quand une définition moins restrictive permet d'en évaluer le nombre à 150 000 environ. L'écart en Thailande paraît encore plus grand puisque, selon Leo Suryadinata (p. 1) et Jennifer Cushman (p. 252), le nombre de résidents de nationalité chinoise serait de 200 000 pour une population totale de six millions de Chinois vivant en Thailande.

Il est possible de donner une définition culturelle de la sinitude d'une population expatriée, mais l'inconvénient d'une telle définition est qu'elle ne peut échapper à une rationalisation subjective du comportement moyen des Chinois, que ce soit de la part des observateurs ou de celle des Chinois eux-mêmes : les Chinois de Montréal ouvrent-ils des restaurants parce qu'il serait dans leur nature d'ouvrir des restaurants, ou bien le font-ils - ainsi que certains d'entre eux l'affirment - pour se conformer à l'image que les Québécois auraient d'eux et donc pour s'intégrer au plus vite ? (note 4) Mieux encore, par un détour dialectique époustouflant, nombre de Chinois de Paris sont convaincus que la blanchisserie arrive au deuxième rang de leurs activités derrière la restauration ; or, je n'ai pu relever que trois blanchisseries parmi 1 700 commerces et entreprises tenus par des Chinois dans la capitale et sa banlieue proche et plus lointaine (note 5).

L'idéal serait un système de déclaration volontaire, mais les imprécisions que laissent apparaître les recensements de la population française sont là pour en démontrer les limites. Il reste la recherche du plus petit commun dénominateur, lequel est aussi une déclaration volontaire bien qu'indirecte de sinitude : la pratique habituelle du mandarin ou de tout autre dialecte chinois dans les rapports sociaux, en famille d'abord, mais aussi entre amis, collègues... Il est clair qu'une telle définition ne peut que rencontrer l'opposition des tenants de la « Grande Chine » pour qui la « race » primerait tout.

On aurait pu également envisager une définition socio-économique qui aurait tenu compte, si elles existent, des spécificités propres aux Chinois dans leurs activités économiques et leurs pratiques commerciales. Un second ouvrage montre les limites a priori de ce type de définition.


Notes :
  1. L'Institute of Southeast Asian Studies (ISEAS) de Singapour est un centre de recherche indépendant créé en 1968 ; il est ouvert aux chercheurs et spécialistes de l'Asie du Sud-Est contemporaine et plus particulièrement à ceux qui étudient les problèmes de sécurité, de stabilité politique, de développement économique et de changement social dans cette zone. L'ISEAS est dirigé par un conseil composé de représentants du gouvernement de Singapour, de la National University of Singapore, des chambres de commerce et des associations professionnelles. Il intègre également l'ASEAN Economic Research Unit (AERU) et un programme consacré aux Social Issues in Southeast Asia (SISEA). L'AERU a été établi en 1979 ; les études entreprises sous ses auspices sont consacrées aux problèmes du développement économique et social dans les pays de l'ASEAN ; un comité consultatif composé d'économistes représentant chacun de ces pays en dirige le travail. Le SISEA, fondé en 1986, encourage les travaux portant plus précisément sur la démographie régionale, l'urbanisation, les dynamiques culturelles et ethniques. Depuis 1972. l'ISEAS s'est aussi doté d'un service de publications ; en 21 ans ce sont quelque 650 titres qui ont été ainsi publiés. Les 200 plus récentes publications se répartissent en études régionales (ASEAN, Pacifique, Indochine) en études nationales (Indonésie, Japon, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thailande) et en études thématiques. Ces dernières traitent tant des problèmes liés au développement économique de la zone (80 titres) que ceux nés des relations internationales et de la sécurité (30 titres) ou encore ceux résultant du changement social (40 titres). De surcroît, un certain nombre de revues complète cet inventaire.
  2. Une autre formulation, Huaren jingji quan, peut sembler être l'expression d'une certaine modération, du moins tant qu'elle n'apparaît pas dans un paragraphe se lisant ainsi : « Au XXIe siècle, quand l'économie mondiale sera dominée par le Huarenjingji quan, le Japon et les entreprises japonaises devront s'adapter à cette situation, les entreprises japonaises devront alors prendre clairement conscience de la force grandissante des capitaux des Chinois (Huaren ziben) » ; ou encore « Il est impossible de délimiter le Huarenjingji quan, bientôt la péninsule indochinoise, le Canada, l'Australie... en seront partie intégrante » ; ces textes sont extraits d'un article paru dans la revue de la Banque de Taiwan (Zheng Chengzong, « Huaren jingji quan de shidai » (L'âge de l'empire économique chinois), Taiwan jingji jinrong yuekan, 345, 1993, p. 40 et 54). Un autre article, beaucoup moins agressif, analyse la possibilité de concrétiser une telle zone économique : Wang Jianquan, « "Da Zhonghua jingjiquan" zhi kexing ji qi libi yanjiu » (Étude de la faisabilité de la zone économique de la Grande Chine), Zhongshan xueshu luncong (Études Sunyatsénistes), 1993, 11, p. 197-219.
  3. « 14 051 Chinois et Formosans » en 1990, selon le décompte par nationali tés détaillé en 80 postes opéré dans le cadre du dernier recensement (cf. INSEE, « Recensement de la population française de 1990, nationalités : résultats du sondage au quart », INSEE résultats, 217, 1992 [Série « Démographie et société », 211, p. 36) ; 15 944 fin 1991, selon les indications fournies par Mme Sylvie Druelle, chargée de mission auprès du Ministère de l'Intérieur. L'écart entre les deux chiffres résulte en grande partie de différences dans les modes de comptabilisation, en particulier de celui des enfants ; dans les deux cas, les personnes ayant acquis la nationalité française sont (en principe) exclues de ces calculs, le nombre de « Français par acquisition » dont la nationalité antérieure les classait parmi les « Chinois et Formosans », pour reprendre l'appellation officielle, serait de 4 004 en 1990 (cf. INSEE, op. cit., p. 42 ; pour une discussion de ces chiffres, voir Pei Tianshi (Thierry Pairault), « Faguo Huaren jingji diwei zhi chutan » (Statut économique des Chinois émigrés en France) in Zhonghua jingji yanjiuyuan (Chung-Hua Institution for Economic Research) (éd.), Shijie jingji zhong de Huaren jiaose yu Taiwan jingji fazhan yantaohui (Actes du colloque sur le rôle des Chinois d'outre-mer dans l'économie mondiale et le développement économique de Taiwan), Taipei, Zhonghua jingji yanjiuyuan, 1993, p. 369-402.
  4. Cf. Gabrielle Brenner and Jean-Marie Toulouse, Business Creation Among Chinese Immigrants in Montreal, Montréal, HEC Chaire d'entrepreneurship, Maclean Hunter, 1989, P. 8.
  5. L'origine de ces informations est donnée dans les sources du tableau 10 de Pei Tianshi, op. cit., p. 383.