| Ellen Oxfeld, Blood, Sweat, and Mahjong. Family and
Enterprise in an Overseas Chinese Community, Ithaca : Cornell
University Press, 1993, 291 p. (« Anthropology of Contemporaries
Issues »).
L'objet du livre d'Ellen Oxfeld (alias Ellen Oxfeld Basu) est d'étudier « la dynamique familiale, le rôle ethnique et les inclinations idéologiques » des membres d'une communauté chinoise installée à Calcutta. Les premiers chapitres présentent successivement cette communauté chinoise d'origine Hakka (chap. 1), précisent sa place dans l'économie multi-ethnique du pays d'accueil (chap. 2), puis résument l'histoire de cette communauté (chap. 3). Vient ensuite le quatrième chapitre qui, reprenant un travail antérieur (« Profit, Loss, and Fate : The Entrepreneurial Ethic and the Practice of Gambling in an Overseas Chinese Community », Modern China, 17.2, 1991, p. 227-259) tente d'expliciter l'« idéologie entrepreneuriale » chinoise. L'analyse de l'entrepreneuriat chinois à Calcutta se poursuit, en privilégiant différents aspects, dans les chapitres suivants : les relations entre entreprise et famille (chap. 5), l'organisation interne et le rôle des femmes dans l'entreprise (chap. 6, repris de « The Sexual Division of Labor and the Organization of Family and Firm in an Overseas Chinese Community », American Ethnologist, 18.4, 199 1, p. 700-718), la division des familles et celle corrélative du patrimoine (chap. 7), l'esprit d'entreprise (chap. 8, repris de « Individualism, Holism, and the Market Mentality : Notes on the Recollections of a Chinese Entrepreneur »,, Cultural Anthropology, 8.3, 1992, p. 267-300). Sans être réellement inintéressant, ce livre ne suscitera que peu d'enthousiasme précisément parce que les meilleures feuilles sont reprises d'articles publiés antérieurement. Il ne suffit pas de rassembler plusieurs études ― si bonnes soient-elles ―, d'en combler les intervalles, d'y ajouter une préface, un chapitre introductif et un chapitre de conclusion pour faire un bon livre. Une problématique clairement définie fait aussi défaut à ce livre, en particulier des mots et expressions comme « entrepreneur », « entreprise », « entrepreneuriat », « esprit d'entreprise »... reçoivent une définition si vague qu'ils peuvent tout signifier, mais le plus souvent ne désignent rien. Ce que je reprocherais le plus à l'auteur est de supposer, avant toute analyse, que les immigrants Chinois sont tous entrepreneurs par essence. Ce préjugé est bien résumé par l'emploi qu'elle fait de l'expression anglaise « immigrant entrepreneurs » devant se traduire par « entrepreneurs immigrés ». Un « travailleur immigré » est une personne qui a immigré dans un pays d'accueil dans l'espoir de travailler ; c'est un travailleur, avant comme après son immigration, qu'il ait été au chômage avant son émigration ou qu'il le soit actuellement pendant son immigration. Parler d'« entrepreneurs immigrés » est, de la même façon, poser que ces Chinois auraient été des entrepreneurs avant d'émigrer et le seraient toujours après leur installation à l'étranger. Cette assertion est doublement trompeuse, parce que les Chinois ne sont pas, en règle générale, des entrepreneurs avant leur émigration et, une fois immigrés, ne le deviennent le plus souvent que contraints et forcés au terme d'un long salariat. Le rôle déterminant que peut jouer la société d'accueil est pourtant relevé par Ellen Oxfeld, puisqu'elle souligne (en particulier p. 152) que le choix des professions exercées par les Chinois privilégie en général celles (tannerie, salon de coiffure, etc.) abandonnées pour cause d'impureté aux castes les plus basses, c'est-à-dire que les Chinois embrassent les professions qu'on leur désigne avec mépris ; le choix de l'entrepreneuriat est donc la soumission à une exclusion et non l'expression d'une culture ! L'entrepreneuriat des populations immigrées, le plus souvent, n'exprime pas un choix entre les termes tous rémunérateurs de l'alternative « entrepreneuriat ou salariat », mais entre deux situations, dont l'une est insupportable : entrepreneuriat ou inactivité, entrepreneuriat ou chômage. Bref, j'ai souhaité lire cet ouvrage d'Ellen Oxfeld mais suis déçu. |