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Préface de Pierre-Étienne Will (Professeur au Collège de France) On attribue beaucoup aux Chinois de Paris, principalement parce qu'on ne sait pas grand-chose d'eux. Très hétérogène au demeurant, cette communauté est-elle plus « mystérieuse » que d'autres communautés d'immigrés ― plus secrète, plus difficile à connaître, à pénétrer dans ses fonctionnements, pour l'administrateur comme pour le chercheur ? Peut-être : et déjà, comme le montre la première partie de l'ouvrage de Thierry Pairault, parce qu'on a bien du mal à en définir les contours et à en estimer le nombre. Mais assurément moins que ne le donneraient à penser les clichés habituels sur l'inscrutabilité, sur l'esprit d'entraide et le génie commercial, voire sur la manie du silence (non dénuée, cela va sans dire, d'arrière-plans mafieux) que l'on se plaît à attribuer à ces gens dont la rumeur voulait, il y a un petit nombre d'années, qu'ils fissent disparaître leurs morts dans quelque recoin inavouable des tours du XIIIe arrondissement. C'est en tout cas le grand mérite de ce livre que d'avoir mis en évidence, et de la façon la plus rigoureuse, à quel point les idées que l'on se fait couramment sur les activités et sur le mode de fonctionnement économique des Chinois de Paris (et, sur certains points, des Chinois tout court) sont parfois éloignées de la réalité. Pour m'en tenir à ce qui est son thème central, Th. Pairault montre, à travers une étude de cas d'autant plus efficace qu'elle est bien circonscrite et conduite en profondeur, que, pour présenter des traits indiscutablement « ethniques », les petits entrepreneurs chinois de Paris n'en manifestent pas moins, et à de multiples égards, des comportements économiques qui n'ont rien pour nous de dépaysant. Pour ne donner qu'un exemple : contrairement à ce qu'on serait tenté de croire, le recours aux institutions communautaires de crédit rotatif ― à ces « tontines » dont Th. Pairault nous a déjà donné une analyse magistrale du fonctionnement ― apparaît nettement moins important que l'emprunt très classique aux banques, lesquelles d'ailleurs semblent considérer les petits entrepreneurs chinois comme des clients à qui l'on peut faire confiance ; mieux même, il ne s'agirait, d'après notre auteur, que d'une « survivance », vouée à l'obsolescence une fois résorbés les problèmes de communication avec la société hôte (de communication linguistique, d'abord, et c'est un point que souligne souvent Th. Pairault), et une fois les acteurs à même de s'adapter complètement à ses structures économiques ; autrement dit, dès lors qu'ils peuvent se dispenser de passer par ce type d'« assistance mutuelle entre exclus ». L'esprit d'entreprise ? En l'espèce, le « saut dans l'entrepreneuriat » ne résulterait pas de quelque propension irrésistible des Chinois à faire des affaires, mais plus simplement du désir d'être maître de son propre emploi (et de celui de sa famille) dans une conjoncture économique où le salariat est non seulement fastidieux et mal payé, mais encore précaire. Au reste, affirme Th. Pairault, rien n'indique que les Chinois de Paris soient « plus entreprenants que la moyenne de la population active en France ». La petite entreprise familiale apparaît ici comme la réponse la mieux appropriée à l'insécurité économique, et aussi, et c'est un des thèmes essentiels de l'ouvrage, comme une étape importante sur la voie de l'intégration. Autre thème favori des admirateurs du « capitalisme confucéen » : la frugalité et l'ardeur au travail, qui, sans être assurément des mythes, n'en sont pas pour autant une exclusivité des populations asiatiques (ceci est une simple remarque de bon sens). Or, ce que l'on trouve dans cet ouvrage montre que la frugalité, en tout cas, n'a rien d'une valeur ultime, et qu'en fait l'on ne saurait être plus éloigné des capitalistes puritains de Max Weber. L'étalage de la richesse et la dépense de prestige sont le vrai signe de la réussite : « le développement économique des chinatowns est marqué par une débauche de consommations ostentatoires ». Que cela soit authentiquement chinois, voire même confucéen (on honore ses ancêtres en montrant qu'on peut se permettre de dépenser pour le prestige), je serais pour ma part bien disposé à l'admettre au vu des innombrables textes d'époque impériale dénonçant de la façon la plus urgente non seulement le luxe et la dépense outrancière, mais aussi les excès de dépense rituelle chez les petites gens ― tout cela, pour la face ― , et les dénonçant pour leurs effets anti-économiques. Pour en revenir à nos petits entrepreneurs de Paris, on ne peut qu'être frappé par la préférence ultime, établie sans ambiguïté par l'enquête, pour l'entreprise familiale, et par les effets négatifs de cette préférence en termes de confusion comptable, de dissolution des profits dans l'acquisition de biens coûteux et inutiles, mais visibles et signes de succès : Th. Pairault n'hésite pas à considérer la petite entreprise familiale ainsi décrite comme « par essence anti-capitaliste », mue non par un « éthos du profit », mais par un « éthos de la notabilité ». Bref, la frugalité et « l'aptitude à supporter les privations » (neng chiku), là encore, découlent évidemment de la nécessité la plus immédiate ― survivre, améliorer sa condition, s'intégrer, sinon nécessairement s'assimiler ― et non d'une éthique confucéenne supposément favorable à l'accumulation primitive. S'assimiler : voilà certainement une question délicate, et qui, pour le coup, se pose dans des termes très particuliers pour les Chinois. Être Chinois n'est pas seulement, ni même essentiellement, une question de passeport : l'immigré naturalisé ne continue-t-il pas de considérer ses nouveaux compatriotes comme des étrangers, des « gens de l'extérieur » (waiguo ren) ? Et les gouvernements chinois, celui de Pékin comme celui de Taiwan, ne considèrent-ils pas avec la plus grande attention, pour ne pas dire la plus extrême nervosité, ce processus par lequel on passe de ce que Th. Pairault appelle heureusement le « confinement communautaire » à une « lente et discrète intégration », dont le résultat final ― à distance d'un tout petit nombre de générations ― risque d'être une pure et simple assimilation (voyez les États-Unis) ? Quoi qu'il en soit, c'est bien au coeur de ce processus d'intégration que nous plonge l'enquête sur les petits patrons chinois de Paris. Nous avons déjà vu comment ceux-ci n'hésitent pas à combiner le recours aux services des structures bancaires françaises et les modes « traditionnels » de financement mutuel ― et il est significatif de noter, de ces derniers, qu'ils ne semblent arriver à maintenir le volant nécessaire de participants que par l'effet de la pression sociale et communautaire : c'est de « solidarité obligée entre membres d'une communauté émigrée » que l'on nous parle, de gens qui se disent eux-mêmes plus ou moins contraints et forcés. Mais l'enquête nous révèle aussi comment, lorsqu'elle est possible, la régularisation des situations au regard de la législation française de l'immigration et du travail est, pour des nouveaux arrivants sans le sou et ne parlant pas un mot de français, le premier pas vers l'intégration, puisque le marché communautaire de l'emploi n'est plus alors en mesure de les enfermer dans une situation sans issue d'« esclaves salariés » (esclaves parce que illégaux), et qu'il fonctionne au contraire comme une sorte de « sas de décompression » à la sortie duquel ils seront mieux armés pour envisager la grande aventure : créer leur propre entreprise. Nul n'était mieux préparé que Thierry Pairault pour mener à bien une enquête dont l'on ne doute pas qu'elle fut délicate, puisqu'il s'agissait de faire parler les gens de leur argent, de les encourager à mettre à plat leurs motivations et leurs comportements économiques ; et ce, non par la ruse ou par quelque méthode détournée, jouant de l'induction et du recoupement, mais en leur demandant tout simplement de remplir un questionnaire. (Aurions-nous été, nous-mêmes, plus coopératifs ?) Le problème, en effet, n'était pas de briser le mur de quelque omertà, mais de mettre les interlocuteurs en confiance, et d'abord en parlant leur langue et en démontrant mieux qu'un minimum de familiarité avec leur culture. C'était aussi d'avoir les contacts et les accès permettant de ne pas être un simple « observateur », fût-il plein de sympathie et de science. Enfin, et peut-être surtout, c'était d'être capable de mettre en oeuvre, en même temps que ces contacts et que cette familiarité, les outils de l'économiste, puisque aussi bien c'est d'entreprise, de finances et de marché qu'il est d'abord question dans ces pages. Tout réduire en chiffres, en corrélations et en pourcentages n'a jamais suffi à expliquer quoi que ce soit ; mais je crois que peu de choses résistent à l'économiste lorsqu'il est capable de combiner ces techniques avec la sensibilité du sociologue aux distinctions, avec la sympathie de l'anthropologue « participant » ― et aussi, dans le cas présent et pour parler de ma propre corporation, avec l'érudition du sinologue. Pierre-Étienne Will |