Mary F. Sorners Heidhues, Bangka Tin and Mentok Pepper. Chinese Settlement on an Indonesian Island, Singapour, Institute of Southeast Asian Studies (ISEAS), 1992. xviii + 270 pages

Chercheur originaire des États-Unis et enseignant à l'Université de Göttingen, Mary Heidhues est connue pour ses travaux sur les communautés minoritaires d'origine chinoise en Asie du Sud-Est. L'intérêt de cet ouvrage est qu'il retrace l'installation d'une population chinoise sur l'île indonésienne de Bangka (au sud-est de Sumatra, à mi-chemin entre Jakarta et Singapour), depuis le début du XVIIIe siècle, époque où elle était encore sous la tutelle du sultan de Palembang, jusqu'à nos jours.

L'île de Bangka a historiquement tenu une place considérable dans l'économie indonésienne du fait de l'importance de ses mines, dont la production était exportée vers la Chine, mais aussi vers l'Europe. Un quart des importations européennes d'étain provenait de l'île de Bangka lorsque celle-ci était au faîte de sa gloire, c'est-à-dire avant que l'archipel malais et l'Australie ne lui fissent concurrence. Le rôle particulier joué par les coolies chinois et les techniques chinoises dans cette exploitation minière, au début du moins, fait de l'île un excellent terrain d'étude de l'intégration - ou de l'absence d'intégration - d'une communauté chinoise à sa société d'accueil. De surcroît, contrairement à la situation connue par les autres colonies européennes voisines, non seulement l'île de Bangka, mais encore sa production d'étain ont été placées pendant longtemps sous la tutelle directe de l'administration coloniale. En d'autres termes, les sources documentaires sur la vie économique de l'île ainsi que sur le rôle économique des Chinois tant dans les villes qu'à la campagne (puisqu'une des caractéristiques de l'intégration chinoise dans la société insulaire est d'avoir aussi été rurale) sont particulièrement riches et abondantes.

Le mérite évident de cet ouvrage est très certainement d'avoir su utiliser cette abondante documentation pour nous faire revivre l'installation des Chinois à Bangka et pour nous décrire par le menu le rôle tenu par ceux-ci dans la production de l'étain - principalement pour les XVIIIe et XIXe siècles. De même, l'une des qualités de ce livre est de montrer clairement qu'à côté de riches Chinois, une minorité « aveuglante », existait tout un petit peuple de coolies menant une vie de misère pour le bénéfice de quelques tauke (patrons) chinois.

Si Mary Heidhues réussit admirablement à nous intéresser à la production de l'étain, en revanche je suis beaucoup plus réservé sur certaines facettes de cet ouvrage et, si le « cri de l'étain » se fait bien entendre, l'odeur du poivre est d'une discrétion telle que la mention de cette épice dans le titre semble peu justifiée. Cette déception est d'autant plus grande qu'elle souligne que l'immigration chinoise en zone rurale est peu traitée, alors que précisément l'auteur vante la profusion exceptionnelle de documents sur ce thème. De même, tous les aspects concernant l'intégration de la communauté chinoise et donc la vie de cette communauté ne sont que très accessoirement abordés dans le chapitre 6 intitulé « Bangka's Chinese Society and Organization, Coolie and Settler Activities ». Or, plus que la participation de coolies chinois à la production d'étain, c'est effectivement leur vie quotidienne et, peut-être davantage encore, celle des petits commerçants et artisans chinois vivant indirectement de l'économie minière qui auraient le mieux permis d'apprécier l'évolution et le degré d'intégration de cette colonie chinoise. Ce qui est plus grave encore, à mon avis, est que l'auteur ne parvient pas à nous faire bien comprendre le processus de cette intégration. Faudrait-il en fait distinguer plusieurs communautés chinoises : l'une dont Mary Heidhues parle avec intelligence et finesse - les coolies producteurs d'étain -, une autre qu'elle mentionne sans réellement en donner les tenants et aboutissants - les colons établis -, une dernière qu'elle évoque à peine sauf peut-être dans le titre - les producteurs de poivre ? Autre critique de ce livre, que j'ai néanmoins lu avec intérêt jusqu'au bout, il est horriblement mal construit. La preuve la plus flagrante en est une notule sur l'évolution démographique surgissant au milieu de l'ouvrage (annexée à la suite du chapitre 6). Ces observations démographiques sont indispensables, mais il eût été beaucoup plus sensé de les concevoir comme un tout raisonné et non comme un appendice bancal dont certains éléments leur faisant défaut sont répartis « au petit bonheur » à travers tous les chapitres de l'ouvrage. J'ajouterai que pour bien comprendre la spécificité de l'évolution démographique chinoise à Bangka, par rapport à l'Indonésie en général, j'ai dû me référer à d'autres ouvrages, faute d'obtenir de l'auteur les précisions indispensables (note 1) ! Autre exemple, ce que Mary Heidhues écrit sur l'organisation en kongsi (transcrit en pinyin : gongsi) est passionnant, malheureusement on peut craindre que l'analyse pâtisse d'une présentation sous forme de « feuilleton ».

Bref, il est fort dommage que la rédaction de cet ouvrage ait été si négligée, car autrement organisé l'exposé de Mary Heidhues eût été mieux que simplement intéressant (note 2).


Notes :
  1. Entre autres, Hank Lim, « Chinese Banking and Indonesian Economy », in Nyau Mee-Kau et Chiang Chak-Yan (éds.), Chinese Banking in Asia's Market Economies, Hong Kong : The Chinese University of Hong Kong, 1989, p. 184-185 (« Overseas Chinese Archives Series ») ; Huaqiao jingji nianjian, 81 nian (Annuaire de l'économie des Chinois d'outre-mer en 1992), Taipei : Qiaowu weiyuanhui, 1993, p. 194-195.
  2. Sur le rôle des Chinois en Indonésie, on pourra consulter l'ouvrage suivant : Jiang Zongren, Yinni Huaren jingji xiankuang yu fazhan (L'économie des Chinois d'Indonésie : bilan et perspectives), Taipei : Shihua jingji chubanshe, s.d. [1993]. Cet ouvrage purement factuel est publié par une banque chinoise travaillant pour le compte des Chinois d'outre-mer (la « Shihua yinhang », dont la raison sociale complète se lit, en chinois d'abord, « Shihua lianhe shangye yinhang », en anglais ensuite, « United World Chinese Commercial Bank »).