Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris et leurs jeux de face, Paris, Éditions L'Harmattan, 1995. 304 pages (« Logiques sociales »)

Il s'agit d'un ouvrage agréable, écrit d'une plume plutôt alerte et non dénuée d'humour. L'auteur nous emmène à la découverte d'un monde mal connu et, comme tel, supposé mystérieux, voire insondable. Mais l'émerveillement peut parfois aussi laisser place à l'agacement.

L'auteur, professeur de français à l'Institut des Langues étrangères de Canton, avait décidé de poursuivre des études en France. Cet ouvrage, repris de sa thèse de doctorat en sciences du langage, est le résultat d'une enquête par la « méthode de l'observation participante » effectuée quatre années durant dans un restaurant chinois de la capitale, restaurant dont la description permettra à tout familier de la vie chinoise de découvrir duquel il s'agit malgré quelques fausses pistes. Disons-le nettement, l'intérêt de l'ouvrage est de décrire d'une manière très expressive la vie quotidienne au niveau le plus banal, à travers les tics d'expression des uns et des autres, les piques que se lancent « demoiselles de chariot » et porte-plats..., les plaisanteries et brèves conversations échangées par le petit monde de ce restaurant.

Une observation quotidienne, méticuleuse, a permis à l'auteur de colliger une kyrielle de saynètes, parfois savoureuses, toujours pertinentes, dans lesquelles s'exprime le plus communément une volonté permanente de « face ». Cette étude nous permet de distinguer deux formes fondamentales de face. La première est symbolisée Par le mot lian, le visage, qui est utilisé dans de nombreuses expressions pour traduire un état, un sentiment en rapport avec la vergogne ou la honte : zhen bu yao lian ! (c'est vraiment honteux !). La seconde forme se manifeste par l'emploi du mot mian, la figure, qui entre dans de nombreuses locutions pour exprimer un état, un sentiment en rapport avec le prestige, la considération : zhen mei mianzi ! (une vraie déculottée ! * ). Cette typologie établit une claire hiérarchie : si l'on fait preuve d'un comportement indigne, diu lian, on perd indubitablement aussi la considération des autres, diu mianzi. Toutefois, cette relation est univoque, car s'il peut arriver que l'on fasse piètre figure, mei mianzi, cela n'implique nullement que l'on se soit conduit comme un rustre, lianpi hou.

L'auteur expose on ne peut plus clairement les nuances les plus subtiles de ces deux premiers Concepts et nous donne une leçon magistrale afin que nous ne perdions jamais la face, voire même puissions en gagner. En revanche, il me semble qu'il ne présente pas de manière aussi nette et explicite deux autres concepts qui peuvent expliquer les jeux de face : l'un est celui de renqing (p. 79), que l'on peut traduire par sociabilité, civilité ou courtoisie ; l'autre est celui de zuo ren (p. 193), que l'on peut rendre par « se comporter conformément aux principes de la sociabilité ». Or, il aurait été passionnant que l'auteur approfondisse une perspective qu'il ne fait qu'amorcer, puisque celui qui bu dong renqing, jiu bu hui zuo ren (qui ne comprend pas le jeu de la sociabilité ne peut pas se comporter comme il le devrait), celui-là donc ne saurait participer ainsi qu'il se devrait aux jeux de face.

Zheng Li-Hua cite à de nombreuses reprises un ouvrage intitulé Wu guo wu min, écrit par « Y.T. Lin, chercheur chinois » (sic, cf. p. 14). Les familiers de la littérature chinoise auront reconnu qu'il s'agit de la traduction en chinois d'une oeuvre fameuse qu'écrivit en 1935, directement en anglais, le célèbre romancier, historien et moraliste chinois Lin Yutang: My Country and my People. Il faut vraiment que quarante années de maoïsme aient fait des ravages pour qu'un chercheur de la qualité de Zheng Li-Hua puisse présenter cette réflexion comme si elle ne datait que de 1990... Un tel déficit peut sans doute expliquer que l'auteur donne souvent l'impression de n'être à Paris qu'à la recherche de la Chine. Il y a séjourné au moins cinq années et pourtant ne semble jamais s'être réellement posé le problème de savoir si les Français n'avaient pas eux aussi des problèmes de face, si leurs réactions en ce domaine étaient tellement différentes de celles des Chinois, si leurs stratégies n'étaient pas semblables. Chaque fois que l'idée de comparer les comportements semblerait devoir s'imposer, il en nie la pertinence par le rappel de clichés éculés dont la teneur et le bien-fondé nous rejettent le plus souvent dans les limbes de la pensée préscientifique. D'où un agacement d'autant plus vif que ce narcissisme ethnique nuit au très réel intérêt de cette étude.

Bref, l'exposé de Zheng Li-Hua va peu au-delà des apparences immédiates et limite trop souvent l'analyse sociale et la réflexion théorique à quelques citations de bons auteurs. Malgré ces faiblesses, cet ouvrage, plaisamment anecdotique, nous offre un riche lexique des tours et détours idiomatiques de la conversation de tous les jours et nous permet de nous immiscer avec délices dans les arcanes des jeux de face.


Notes :

Bien entendu, une traduction mot-à-mot serait : « Vraiment aucune face ! ». « Quelle claque ! » eût aussi été une traduction possible ; j'ai préféré « Quelle déculottée ! », puisque le « joufflu », en argot, désigne la partie postérieure la plus rebondie de l'anatomie humaine.