L’industrialisation de l'Afrique et l'appel à la Chine

Je voudrais faire quelques remarques après avoir lu le rapport de l’IPEMED sur Le rééquilibrage de la balance commerciale en Tunisie .

Je comprends très bien le choix des secteurs retenus pour lancer une stratégie d’industrialisation et de développement. En revanche, il me semblerait opportun de contextualiser ces choix. La Tunisie n’est pas le seul pays africains (du Nord au Sud) à vouloir privilégier ces mêmes secteurs, en particulier le secteur automobile. Une coordination régionale ne serait sans doute pas suffisante pour pallier les effets néfastes de la concurrence intra-africaine sur un secteur naissant et ce d’autant moins que les implantations des grands constructeurs automobiles résulteront moins des volontés gouvernementales locales que des stratégies d’entreprises. Le meilleur exemple est sans doute celui de Renault. Pourtant, dans ce rapport rien n’est dit de cette concurrence où s’affronteront des entreprises africaines (assembleurs, équipementiers, outilleurs…), ni des moyens d’y faire face, ni de son contexte. Or c’est très évidemment le premier aspect dont voudra s’assurer un constructeur chinois pour autant qu’il ne soit pas de fait contrôlé par un constructeur occidental.

Ce qui me chagrine également est la foi mise dans une participation de la Chine à l’effort d’industrialisation que veut entreprendre la Tunisie, pays qui reste aujourd’hui très marginal pour la Chine. Regardons seulement les chiffres pour l’Afrique. En 2016, les flux d’investissement direct chinois en Afrique (septentrionale ET subsaharienne) n’ont représenté que 1,2% de l’investissement chinois dans le monde, soit 0,2% de l’IDE mondial ; l’investissement que Ford prévoyait de faire au Mexique avant l’arrivée de Trump était égal au deux tiers de l’investissement chinois en Afrique de l’an dernier. Je pourrais multiplier les exemples. Plus dramatique, non seulement ces flux sont en décroissance relative, mais encore absolue depuis trois ans alors que les investissements chinois aux États-Unis et en Europe connaissent une croissance « exponentielle ». Clairement, l’Afrique n’est pas une priorité économique pour la Chine ; elle n’est d’ailleurs pas incluse dans la stratégie des nouvelles routes de la soie contrairement à certaines affirmations politiques lénifiantes (voir Routes de la soie, Afrique et entreprises chinoises à capitaux privés  , Routes de la soie, Afrique et investissements chinois  et Routes de la soie, Afrique et prestations clés en main ).

Ce qui me chagrine encore est que le rapport de l'IPEMED compte sur la Chine au lieu d’adopter une attitude proactive qui voudrait que la Tunisie traite ce pays – si grand soit-il – comme un fournisseur parmi d’autres (pays émergents et pays développés), que la Tunisie ait un plan de développement clair qui imposerait à ses fournisseurs, dont la Chine, le respect des normes (enjeu formidable et fondamental) et des objectifs qu’elle se serait choisis. Il s’agit d’opter pour une attitude politique qui instrumentaliserait la Chine au bénéfice de la Tunisie, partant qui éviterait le risque inverse. D’autant qu’il y a un autre aspect. Le rapport donne le sentiment de vouloir faire appel à la Chine pour que la Tunisie puisse exporter en Europe. Pourquoi ne pas attirer (comme le tente le Maroc) les entreprises européennes – et éventuellement leurs sous-traitants chinois – pour exporter vers l’Europe ? Cela aurait au minimum un avantage, celui de renforcer un front Afrique-Méditerranée-Europe et de permettre une réponse de tous à la stratégie des nouvelles routes de la soie.